Mon engagement citoyen et ma manie de dénoncer les injustices m’ont valu une convocation à la gendarmerie de Nkondjock. Ironie du sort, je venais à peine d’apprendre en cours que « littérature » rimait avec « censure ».

De la Marmite au Micro : Les Premiers Dribbles
À l’époque, j’étais un collégien insouciant, membre d’un groupe d’amis spécialisés dans l’art du dribble. Et pas seulement sur un terrain de football ! Nous étions aussi des experts du dribble scolaire. Chaque semaine, on s’éclipsait du lycée pour aller « ricaner » chez un ami dont les parents étaient absents. Au programme : du riz sauté, directement pioché dans la marmite, au feu de bois, comme des chefs étoilés du maquis. Mais une fois à la maison, je devenais l’agneau le plus doux du troupeau. En plus d’être un expert en fugue culinaire, j’étais aussi un passionné de débats télévisés. Mon rituel du dimanche ? Enregistrer sur un vieux smartphone sans carte SIM les interventions enflammées du président Banda Kani sur Afrique Média. Avec une mère aussi intelligente que rigoureuse, jouer les délinquants sous son toit relevait de la mission impossible.

L’Échec, La Peine et La Révélation
Nos petits écarts ne nous empêchaient pas de passer en classe supérieure. Jusqu’en 3e. Cette année-là, notre bande des « 4 Fantastiques » s’est disloquée : deux ont décroché leur BEPC, moi j’ai décroché… un échec cuisant. Mais ce revers n’était rien comparé au drame qui a marqué mon année : le 13 février, ma mère s’est éteinte. Voilà pourquoi je déteste ce mois avec une intensité nucléaire. Orphelin de mère, je me suis retrouvé sous la garde de ma grand-mère. Et mon père ? Absent, comme toujours. Cette période a marqué ma prise de conscience. Ma passion pour l’information a pris le dessus, et le rap engagé est devenu mon exutoire. En boucle, j’écoutais les titres de Valsero, mon nouveau héros.

Le Jour Où le Proviseur M’a Coupé Le Micro
2014. Deuxième année en classe de 3e. Gonflé à bloc, je décide de sortir de l’ombre et d’interpréter « Lettre au Président » de Valsero lors d’un événement scolaire. Après des semaines de répétition, vient enfin mon moment de gloire. L’animateur annonce la prestation, le public retient son souffle, et là… clash avec la censure !Le proviseur surgit tel un arbitre en plein match et stoppe tout net. « Ce genre de musique ne passe pas dans mon établissement ! » Rideau. Loin de me décourager, cette censure n’a fait qu’alimenter ma rage et mon amour pour le rap engagé.

L’Erreur Fatale : Une Dédicace Qui Fâche
Toujours déterminé à faire entendre ma voix, je sors en 2015 mon premier single avec mon pote Zhagal Atito. Titre : Nous sommes tous désolés. Un chef-d’œuvre de contestation sociale, dénonçant la délinquance, la drogue, les vols et… les abus de pouvoir des gendarmes. Et c’est là que j’ai fait LA gaffe. Un couplet en particulier a enflammé les casernes : « Les vrais gendarmes meurent au Nord pour combattre Boko Haram, Vous êtes ici à Nkondjock, vous combattez les pauvres bensikineurs en pleurs pour 500 F CFA. »Et le clou du spectacle ? Une dédicace à « Bato », un gendarme bien connu du coin. Mauvaise pioche : le monsieur n’a pas du tout apprécié. Résultat : convocation à la gendarmerie. Un beau papier blanc avec un cachet rouge bien visible.

La Nuit Blanch
Le jour où j’ai reçu cette convocation, j’ai vu mon âme quitter mon corps. Une nuit blanche, ma grand-mère en larmes, et moi en train d’imaginer mon 11 février derrière les barreaux.
Heureusement, après quelques recherches juridiques et discussions avec des aînés, on m’a rassuré : Bato, ce n’est pas un nom de naissance, donc il n’a aucun droit de me poursuivre.
Le Grand Face-à-Face
Le jour J, j’arrive à la brigade, accompagné de mon cousin enseignant. L’audition commence. Avec mon sérieux d’avocat improvisé, je défends mon cas : — « Monsieur le Commandant, dans mon texte, je ne parle pas de votre gendarme Bato. J’évoque… un bateau ! Un engin de transport maritime. Toute confusion est purement fortuite ! » Le commandant, mi-amusé, mi-perplexe, m’écoute. En vrai, j’étais prêt à tout pour éviter la cellule, même à réciter un poème sur l’eau et les navires. Au final, bien que Bato ait voulu me voir passer au moins une nuit derrière les barreaux, le commandant décide de me relâcher. En guise de punition, il me confie une mission bien locale : défricher un bout de terrain autour de la gendarmerie.

Moralité ?
Dans la vie, il y a ceux qui se battent avec leurs poings et ceux qui se battent avec leurs mots. Moi, j’ai choisi la deuxième option. Mais attention : à force de jouer avec le feu des rimes, on finit toujours par allumer une mèche quelque part.
ludovic kamdem




























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